Spécial Recherche

Les mouvements de la recherche : bouillonnement fécond ou soubresauts pathologiques ?
par Axel Kahn, Président de l’Université Paris Descartes

Depuis la grande crise de 2004, qui culmina avec la démission collective de 75% de tous les directeurs de laboratoires de recherche publique en France, on a l’impression que l’organisation de la recherche dans ce pays est en continuel chantier. Sont-ce les fondations d’un édifice puissant et adapté à son temps qui sont ainsi creusées, ou tout cela s’apparente-t-il aux interventions désordonnées et parfois contradictoires d’architectes sans connaissance du terrain et sans vision ?

Au-delà des mesures financières et de recrutements significatifs mais de pérennité incertaine, ces événements débouchaient aussi sur un accroissement considérable de la complexité du système, là où tout le monde appelait de ses vœux une simplification des procédures et un allègement des charges administratives incombant aux chercheurs. A l’Université, aux EPST, aux multiples associations, GIP, Instituts nationaux et autres montages sont venus s’ajouter les RTRA, les RTRS, les CTRS, les PRES, les Pôles de compétitivité, les DIM… cette liste étant loin d’être exhaustive. Seul un professionnel du décryptage de ces sigles, habile à s’y retrouver dans ce labyrinthe procédural menant au Saint-Graal d’une manne rare et limitée, n’ayant de ce fait plus guère le temps de faire de la recherche, est capable de s’y retrouver.
Ce nouveau paysage devait entraîner une rupture des équilibres fondamentaux. Les EPST, l’Inserm, le CNRS, l’IRD, se trouvaient rapidement dépossédés de leur influence sur l’orientation de la recherche par la montée en puissance de l’ANR, maîtresse des financements sur programmes et, pour l’essentiel, de la nature de ceux-ci. Dans le même temps, les organismes étaient déchargés par l’AERES de la mission d’évaluation des équipes et des laboratoires.
C’est dans ces circonstances que la loi « Liberté et Responsabilités des Universités » (LRU) du 10.8.07 confirmait le discours récurrent des autorités selon lequel l’université constitue dans ce pays la pièce maîtresse de l’organisation de la recherche. Tel est en effet le cas dans la plupart des pays étrangers mais, en France, la question se pose des moyens sur lesquels peuvent compter les établissements d’enseignement supérieur et de recherche pour assumer leurs missions.
Dans une grande université telle que la nôtre, les moyens mobilisables par l’établissement en faveur de la recherche n’excèdent pas 10% de ceux en provenance de l’ANR, des EPST, de l’Europe et d’autres sources contractuelles. Dans ce contexte, le cahier de route de ce qu’il conviendrait de faire est pourtant clair. Il existe dans le monde de la recherche quatre types d’intervenants publics, en interaction avec les instances européennes et le monde de l’entreprise :
- Une agence d’évaluation, l’AERES. Dépourvue de pouvoirs de décision, elle diligente au profit des EPST et de la Direction de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, une appréciation de la qualité des équipes, des organismes et des établissements. La procédure mise en œuvre par l’AERES doit être caractérisée par l’indépendance, l’exigence et l’objectivité.
- Les organismes de recherche participent à la mise en œuvre d’une politique scientifique dans un ou plusieurs champs disciplinaires et au niveau national. Ils sont les mieux placés pour analyser l’évolution globale d’un domaine, identifier des actions nécessaires, les mettre en œuvre au niveau du pays et en connexion avec l’Union Européenne,… etc. Les EPST coopèrent avec les universités pour animer la vie scientifique de la Nation et gérer des structures de recherche, les unités mixtes. Dans le cadre d’une telle mission, il apparaît difficile de s’opposer de principe à tout effort de coordination des EPST entre eux lorsque leurs domaines d’intervention sont chevauchants, par exemple en ce qui concerne les sciences du vivant et la santé. Le regroupement de ce qui est aujourd’hui atomisé entre l’Inserm, le CNRS, l’INCA, l’ANRS et d’autres instances pourrait en principe renforcer la légitimité, et donc le poids de ces organismes.
- Les établissements d’Enseignement Supérieur et de Recherche, universités, Grands Etablissements et Grandes Ecoles qui, surtout pour les premières structurent et coordonnent la recherche sur un site, dans une perspective claire d’interdisciplinarité et d’insertion au sein du tissu socio-économique. Une université est en effet la seule, dans la réalité, à pouvoir mobiliser sur une thématique transversale ses philosophes, ses sociologues, ses juristes, ses informaticiens, ses biologistes fondamentaux, ses médecins, etc. Elle tisse des liens naturels avec la Ville, le territoire et ses entreprises. Elle assure la connexion avec le niveau horizontal, national, de réflexion sur les différentes disciplines.
- Enfin, l’Agence Nationale de la Recherche organise une évaluation des programmes par les pairs, et les finance. Ce financement doit compléter celui des infrastructures et des personnels et ne pas s’y substituer au risque de graves déséquilibres et d’une fragilisation des équipes qui n’auraient plus les moyens techniques et humains de réaliser les programmes financés. Pour l’essentiel, et à l’exception de grandes priorités nationales, l’ANR ne devrait pas interférer avec le pilotage scientifique de la Nation puisque la politique scientifique de celle-ci et sa mise en œuvre devraient découler de l’entrecroisement entre le niveau national assuré par les organismes et les Instituts Thématiques de coordination, et le niveau local et régional représenté par les universités.

Bien entendu, il revient à l’Etat de lancer des programmes dans des domaines de haute priorité sanitaire, sociale ou économique.

Dans un monde idéal, les instances multipliées au-delà du raisonnable après 2005 devraient être simplifiées, beaucoup supprimées pour ne pas constituer autant de perturbateurs, voire de concurrents des établissements et des organismes coordonnant leur réflexion et leur action. Tout ce qui est de nature à accroître la concertation au sein de la communauté académique et scientifique, et de la sorte son poids et sa légitimité, devrait être défendu. Mais, allons-nous vers ce monde sinon idéal, du moins logique, est-ce pour cet objectif que se mobilisent les chercheurs et enseignants-chercheurs, est-ce toujours dans ce sens que se sont faites les réformes ?

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