Sports, logiques, symboles et valeurs

par Bertrand During, Directeur de l’UFR Staps
Bertrand DURINGVue de Sirius, voilà bien une étrange coutume. Tous les quatre ans pour les jeux olympiques d’été, en fait tous les deux ans depuis que les jeux d’hiver sont décalés, dans une cérémonie inspirée de l’antique, les jeunes prêtresses d’un culte disparu allument au soleil d’Olympie une torche qui doit brûler jusqu’à son entrée triomphale dans le stade olympique, où un dernier relayeur enflamme une vasque pour la durée des Jeux.

Ajoutons que ce cérémonial a été mis au pont pour les Jeux de Berlin (1936) par Carl Diem, qui était alors Secrétaire général du Comité d’organisation, et qui occupa un rôle important dans l’utilisation du sport pour la propagande nazie. L'emblème des jeux Pour tous ceux qui trouvent exagérée l’importance accordée aux jeux olympiques, et qui se reconnaissent dans la formule de G.Hebert selon laquelle ils sont devenus « une foire internationale du muscle sans aucune portée éducative », le relais est devenu parade, et la portée symbolique d’une flamme partagée s’est effacée pour laisser place à d’autres enjeux.

Cependant, s’il ne s’agissait que de la promotion, au service des intérêts d’une organisation parmi d’autres, d’un spectacle mondialisé, l’émoi suscité par les récentes manifestations serait difficile à comprendre. Comme l’est, de manière plus générale le projet lancé il y a un peu plus de cent ans par Pierre de Coubertin.

En effet, si les jeux olympiques ne sont que la juxtaposition d’épreuves sportives empruntées aux fédérations internationales, de cérémonies et de symboles aux origines parfois discutables, leur succès et leur pérennité s’expliquent mal. Nous ferons l’hypothèse que leur identité résulte d’une forte correspondance entre la signification des situations motrices et celle des cérémonies, d’une complémentarité des actions et des rituels au service de la mise en scène d’un ensemble cohérent de valeurs.

AthlétismeDu point de vue des compétitions, les Jeux olympiques retiennent d’abord celles qui consacrent, dans un espace normalisé, dénué d’incertitude, la performance d’athlètes isolés : courses en couloir, sauts, lancers, épreuves de natation, plongeon, gymnastique, consacrent, avec toutes les compétitions qui s’inscrivent dans la même

logique mesurée ou notée, le triomphe de l’athlète isolé, la perfection individuelle résultant du travail sur soi. Comme l’a montré Pierre Parlebas, cet ensemble depuis l’origine des jeux, représente à lui seul et de manière constante, près de la moitié des épreuves.

Le deuxième ensemble important est celui des duels où la victoire passe par la domination d’un adversaire : luttes, boxes, escrimes, tennis de table ou de court témoignent d’une aptitude au combat, d’une capacité à lire dans le jeu de l’autre tout en cachant le sien et représentent près du tiers des compétitions masculines.

L’essentiel des Jeux est bien là : seront couronnés ceux qui ont cultivé leur excellence et ceux qui savent se battre, seuls ou en équipe. Et cela, dans des conditions épurées et reproductibles, « toutes choses étant par ailleurs égales » : nous sommes dans la logique des sociétés urbaines occidentales, celles du triomphe des techniques, des sciences et de l’individualisme. Aviron

Et les compétitions ont pour fonction d’illustrer la valeur d’excellence, dans un contexte de compétition juste, où chacun part à égalité, par le dépassement des limites corporelles.

Du point de vue des aménagements et des cérémonies, les jeux olympiques fonctionnent sur des oppositions qui, elles aussi, signifient.
Au défilé d’ouverture, en ordre, chaque délégation derrière son drapeau national, s’oppose la marche finale dans un désordre voulu, aux débuts plutôt diurnes, les conclusions plutôt nocturnes, aux appartenances nationales, l’universalité du « village », aux fanfares, les lâchers de colombes ou de ballons, à la mise en valeur des cultures originales, l’universalité des pratiques et du drapeau aux anneaux entrelacés. Cérémonies, symboles, dispositifs illustrent par l’effort de dépassement des barrières sociales et nationales, les valeurs d’égalité et de fraternité. C’est d’ailleurs ainsi que Coubertin lui-même les justifie.

L’ambition de ce double message olympique, mise en avant de valeurs ultimes que la fête illustre sans prétendre pouvoir les imposer, explique la fréquence des critiques et des tensions sur le fond, comme l’intense médiatisation le fait sur la forme. Lorsqu’il voit surgir la remise en question, le monde sportif ne doit pas s’en plaindre. Il ne s’agit que du rappel d’une ambition souvent déçue, mais essentielle : celle qui consiste à mettre le sport au service d’un humanisme tolérant, fondé sur le respect de soi, des autres et du monde.


"les compétitions ont pour fonction d’illustrer la valeur d’excellence"
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