Quarante années d’odontologie hospitalo-universitaire à Montrouge

par Bernard PELLAT, doyen de la faculté de chirurgie dentaire de l’université Paris Descartes

L’année 1968 aura marqué pour l’ensemble de l’université le point de départ de mutations profondes, tant dans ses structures, que pour la recherche, l’enseignement, les étudiants et les enseignants chercheurs.

L’odontologie avant 1968
1968 est, à double titre, emblématique pour la chirurgie dentaire puisque le dispositif de formation passe alors sous le giron de l’état au sein des universités. L’Ecole nationale de chirurgie dentaire (ENCD), première forme de notre actuelle faculté, est créée il y a quarante, ex nihilo sur le campus de Montrouge par un décret du 10 octobre 1968.
Avant 1968, les écoles dentaires, de statut privé, municipal ou instituts des facultés de médecine, sont liées par convention aux facultés de médecine dans l’attente d’une prise en charge de l’enseignement par l’état lui-même.
Dans les années 1950, plusieurs personnalités de la profession dentaire évoquent la nécessaire évolution de la chirurgie dentaire et de son dispositif de formation. La transformation du dispositif de formation odontologique transparaît dans l’ordonnance du 30 décembre 1958, portant création des centres hospitaliers et universitaires, réforme de l’enseignement médical et développement de la recherche médicale. Il faudra attendre sept ans pour que les décrets d’application voient le jour. Le 22 septembre 1965 sont publiés les cinq textes fondateurs de l’enseignement de chirurgie dentaire de régime hospitalo-universitaire public. Ces textes sont la traduction officielle d’un projet élaboré sous l’autorité du docteur Jean Délibéros, chirurgien dentiste et directeur de l’Ecole dentaire de Paris, laquelle sera fondue quelques années plus tard dans la faculté de Montrouge. L’objectif de cette réforme était de conférer à des Ecoles nationales de chirurgie dentaire un statut d’institut d’université placé sous l’autorité du recteur, et d’aménager la formation clinique au sein des centres hospitaliers régionaux universitaires.
La mission de recherche est clairement dévolue aux ENCD. La formation clinique est désormais assurée dans les hôpitaux, au sein de services d’odontologie et de services de médecine, de chirurgie et de spécialités. Les établissements publics ou privés qui dispensaient antérieurement les enseignements préparant au diplôme de chirurgien dentiste peuvent être érigés en ENCD. Soulignons qu’entre 1965 et 1968, rien ne se passe. Il faudra attendre 1968 pour que les décrets de 1965 commencent à être appliqués. L’ENCD de Montrouge sera créée par décret le 10 octobre 1968, et la première rentrée se fera le 3 janvier 1969. Les nouveaux enseignants de statut hospitalo-universitaire transitoire (professeurs de premier et second grade et assistants hospitalo-universitaires) effectueront un travail exemplaire pour mettre en place un enseignement à partir de rien, en quelques semaines sur le campus de Montrouge, initialement construit pour abriter l’Ecole nationale supérieure de jeunes filles ; nous partageons toujours ce site avec l’ENS.

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Façade de la faculté à Montroouge

Notre faculté compte à ce jour près de 600 étudiants en formation initiale (numerus clausus à 102, le plus élevé des UFR d’odontologie), autant en formation continue et de 3e cycle, 137 enseignants chercheurs et 60 personnels BIATOSS.

La réforme après 1968
La loi d’orientation de l’enseignement supérieur du 12 novembre 1968, dite loi Edgar Faure, réorganise en profondeur le dispositif universitaire. Elle place les facultés et instituts sous l’autorité d’universités autonomes, sous le nom d’unités d’enseignement et de recherche (UER). Les ENCD auront donc une eu une courte existence. L’ENCD de Montrouge deviendra UER d’odontologie en 1971, au sein de la nouvelle université René Descartes Paris 5 ; dans le cadre de son autonomie, elle adoptera le nom de faculté.
La mise en place de la formation clinique au sein des hôpitaux est laborieuse, en particulier à Paris ; la pression étudiante se fera lourdement sentir pour faire ouvrir quatre services d’odontologie au sein des hôpitaux Louis Mourier (Colombes), Albert Chenevier (Créteil), Charles Foix (Ivry) et Hôtel Dieu (Service Jean Délibéros). A ce jour, le service Jean Délibéros a migré vers l’hôpital Bretonneau. La prise en charge par l’état de la formation des chirurgiens dentistes ne se réduit pas à la création de structures et à la mise en place d’un corps enseignant de droit public. Les objectifs de formation et les programmes qui en découlent renforcent la dimension médicale de l’enseignement, en adossant le tout à la recherche biomédicale.
Le diplôme d’état de docteur en chirurgie dentaire se substitue au diplôme d’état de chirurgien dentiste à compter de la l’année universitaire 1972-1973. Les premières thèses dites d’exercice sont soutenues en 1973 pour tous les étudiants achevant leur 5e année. De très nombreux chirurgiens dentistes diplômés antérieurement souhaiteront devenir « docteur » et prépareront leur thèse et la soutiendront en revenant à la faculté.
La liberté non limitative de prescription accordée aux chirurgiens dentistes en 1972 amènera la faculté à renforcer les enseignements de pharmacologie et de thérapeutique.
L’extension du champ d’activité des chirurgiens dentistes à la bouche et aux maxillaires (il était antérieurement limité aux dents et gencives) aura des répercutions importantes sur les programmes de formation. Il faudra renforcer les enseignements de biologie, d’anatomie, de physiologie, de physiopathologie, de pathologie médicale et chirurgicale, et trouver de nouveaux terrains de stage pour que les étudiants se trouvent confrontés aux nouveaux champs de leur future pratique. Les UFR de psychologie, de médecine, de pharmacie et biomédicale, ainsi que l’économie de la santé de Paris 1 apportent leur concours à nos enseignements.

Le nouveau statut des enseignants
Le statut des enseignants défini en 1965 répondait à une problématique de création d’un corps ; il avait donc vocation à muter. Il évoluera progressivement jusqu’à se confondre avec le statut des hospitalo-universitaires de médecine en 1990, avec toutefois, la persistance du « temps partiel hospitalier » pour les assistants hospitalo-universitaires et la majorité des maîtres de conférences, qui peuvent conserver une activité de praticien d’exercice privé. Jusqu’en 1980, le parcours d’un étudiant souhaitant s’orienter vers la recherche passe soit par un cursus science en parallèle avec la formation initiale en odontologie, soit par les CES et le doctorat en sciences odontologiques. Peu d’étudiants adopteront le premier format, difficilement compatible avec les emplois du temps de chirurgie dentaire, mais qui présente l’avantage de pouvoir commencer dès la 3e année un parcours licence puis maîtrise, avant de préparer DEA et thèse de sciences. La seconde voie, mise en place, rappelons-le pour préparer les futurs enseignants, n’est accessible qu’à l’issue de la formation initiale. En 1980 est créé le doctorat d’Etat en odontologie (DEO), équivalent du doctorat d’Etat ès-sciences ; ce nouveau diplôme s’accompagne de la mise en place d’un « DEA odontologique », le DERSO (diplôme d’études et de recherche en sciences odontologiques), prérequis au DEO. Ce doctorat d’Etat devient le titre ouvrant l’accès au corps des professeurs d’université qui sera créé un an plus tard.
Entre 1984 et 1988, trois textes remodèlent et harmonisent les parcours recherche et les prérequis aux carrières universitaires. DEA , doctorat d’université et habilitation à diriger les recherches (HDR) sont les diplômes et grades sanctionnant les parcours recherche pour toutes les disciplines, y compris l’odontologie. Un seul DEA strictement odontologique et interuniversitaire sera copiloté par Paris 5 et Paris 7.
Les étudiants, convoitant une carrière d’enseignant chercheur hospitalo-universitaire, pourront suivre un cursus scientifique approfondi via la maîtrise de sciences biologiques et médicales (MSBM) puis le DEA, et maintenant via le master. Ils effectueront leurs stages de recherche soit dans un laboratoire de la faculté de chirurgie dentaire – aujourd’hui l’EA 2496 « Réparation et remodelages orofaciaux » , soit dans une unité de Paris Descartes ou d’une autre université.

La réforme des études
Le dispositif de formation clinique approfondie (3e cycle) est hétérogène. Notre faculté a toujours assuré ces enseignements. Il repose initialement sur les CES dits du groupe B, mais la formation clinique au fauteuil est déficiente. Il faudra attendre 1987 pour que soit mis en place un diplôme national donnant la qualification en orthopédie dento-faciale : le CECSMO (certificat d’études cliniques mention orthodontie) est une formation en quatre ans, contingentée et accessible aux praticiens diplômés. Deux ans plus tard s’ouvre le DESCB (diplôme d’études supérieures de chirurgie buccale), autre diplôme national sanctionnant une formation approfondie en chirurgie buccale. La faculté assure une dizaine de DU couvrant la plupart des champs disciplinaires. La loi du 27 janvier 1993 institue un troisième cycle long des études odontologiques dénommé internat et dont le premier concours national aura lieu en 1995. Notre faculté recrute chaque année entre 4 et 6 internes, plein temps hospitalier, bénéficiant d’une formation clinique approfondie.
Le régime des études odontologiques est profondément remanié en 1994 ; organisation en trois cycles (PCEO2, DCEO1-2-3, TCEO1 ou internat), instauration d’une sixième année préparant à la vie professionnelle. La formation bio-médicale et médicale est renforcée. L’enseignement d’une langue étrangère s’impose, et un peu plus tard, celui de l’informatique et d’internet (C2i). Le certificat de synthèse clinique et thérapeutique (CSCT) valide en fin de DCEO3 l’aptitude à répondre aux exigences d’une pratique autonome. L’architecture du cursus est calquée sur celui de médecine.
La fin des années 1990 verra l’éclosion de mouvements d’étudiants revendiquant un statut hospitalier et la gratuité des études ; rappelons que les étudiants gardaient à leur charge l’achat de certains instruments, matériels et produits nécessaires à leur apprentissage préclinique. Ces grèves amèneront les pouvoirs publics à créer un statut d’étudiant hospitalier en odontologie, salarié de l’hôpital de rattachement, avec les droits et devoirs afférents ; ce statut sera assorti d’une obligation de stage d’intérêt général en TCEO1, stage de santé publique que notre faculté mettra en place dès la première année. La gratuité des études sera instituée très inégalement selon les universités ; c’est notre université, qui de l’avis des étudiants, est la plus avancée en France dans ce domaine.

La mise en conformité avec les textes européens
La mise en place des dispositions prévues par le protocole européen de Bologne (LMD) touche dans un premier temps l’odontologie par le biais des parcours recherche. Le master 1 se substitue aux maîtrises de sciences biologiques et médicales et le master 2 aux DEA ; les parcours deviennent interdisciplinaires, mêlant les étudiants de diverses origines, ce qui contribue à consolider leur formation scientifique. La semestrialisation se met progressivement en place, alors que les UE et les ECTS sont une réalité dans notre faculté, en avance sur la plupart des autres UFR d’odontologie.
En quarante années, par touches successives, la formation des chirurgiens dentistes passe d’un régime d’écoles professionnelles, lesquelles ont produit des générations de praticiens adaptés à leur époque, à un statut hospitalo-universitaire, avec des enseignements adossés à la recherche assurés par des enseignants chercheurs qui sont confrontés à la rigueur de la recherche scientifique, fut-elle expérimentale ou clinique.
Le dispositif n’est pas encore totalement abouti. La recherche mérite d’être renforcée, tant au profit de la santé publique que de la qualité de l’enseignement et des enseignants. L’adaptation des programmes de formation s’inspirera du modèle européen, fondé sur les compétences attendues d’un jeune diplômé en médecine dentaire, mais aussi sur des « maquettes » conformes au processus de Bologne et compatibles avec les aspirations des étudiants européens ; il est nécessaire de répondre en terme de formation aux nouvelles données de la démographie professionnelle. Nous sommes prêts à mettre en place une licence professionnelle pour former des personnels susceptibles d’assumer des délégations de tâches dans le domaine de la prévention et de l’éducation sanitaire.
Le troisième cycle doit être repensé, tant dans ses objectifs que dans ses dispositifs d’enseignements ; internat et formation des cadres hospitalo-universitaires, parcours recherche coordonné, spécialités clairement définies (ODF et chirurgie buccale), harmonisation des filières professionnalisantes d’acquisition de compétences approfondies (masters professionnels). L’offre de formation continue doit s’organiser en meilleure symbiose avec la formation initiale et le troisième cycle.

Malgré les contraintes et les inerties, l’odontologie hospitalo-universitaire s’est imposée en quarante ans. Elle saura répondre aux défis de ce début du XXIe siècle.


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