Dictionnaire de la Violence

par Michela Marzano, Professeur de philosophie à l’Université Paris Descartes.

La « violence est indéfinissable », dit le philosophe Yves Michaud et il est intéressant de noter que de grands auteurs, comme Sorel ou Hannah Arendt, lui ont consacré des ouvrages entiers sans jamais la définir. Et pourtant ce « mystère » n’en demeure pas moins un des phénomènes les plus terriblement humains. Depuis Caïn et Abel. Mais la question de la violence ne se pose pas toujours de la même façon selon les époques. Aujourd’hui la « montée de la violence » semble un thème de banquet qui hante plus particulièrement nos sociétés développées et c’est la raison pour laquelle il m’a paru nécessaire de diriger ce Dictionnaire qui tente de faire la part des choses entre les données immuables de la violence humaine et celles qui, dans une société mondialisée et dérégulée, offrent des visages nouveaux et toujours plus prégnants, comme ceux du crime organisé et des mafias. Le rêve du siècle des Lumières était de vaincre la violence pour la faire disparaître. Aujourd’hui, plus personne ne se hasarderait à un tel objectif. Il est établi que la violence est une partie intégrante de la nature humaine et nos contemporains ont fait leur la définition freudienne de l’ambivalence des êtres humains qui, soumis à des pulsions contradictoires, ne sont jamais totalement bons ou totalement mauvais.

Faut-il alors se résigner à vivre avec la violence ? Tout dépend, pourrait-on être tenté de dire, de son degré d’intensité. Norbert Elias, dans une thèse controversée, soulignait que le processus de civilisation ne venait ni de l’essor artistique, ni du progrès économique ou technique, mais dans la capacité de l’Etat à maîtriser la violence. Notre mondialisation ultrasophistiquée et ultra-violente remet au goût du jour – par défaut - cette analyse du grand sociologue. Mais la question qui se pose alors est celle de la maîtrise de la violence. Suffit-il de proclamer le règne de la Raison comme l’a pensé une certaine philosophie républicaine ? On retombe à son tour au cœur des multiples ambiguïtés de nos sociétés contemporaines. Car Adorno et Horkheimer ont montré que la raison « instrumentale », qui s’apparente au règne aveugle de la technique, peut conduire y compris jusqu’à la déshumanisation nazie. La barbarie peut être technologique en perdant de vue le sens de l’Humain. Le sacre de la technè n’est pas seulement celui de l’I Pad et des jeux vidéo.

D’autres défis se posent. Une certaine pensée, dite sécuritaire, ne cesse d’instrumentaliser nos peurs en agitant le chiffon rouge de la « montée de la violence ». Dans certains quartiers ou zones de non-droit, comme les Etats faillis (failed States), en Somalie ou en Afrique centrale, il est pourtant indéniable que l’explosion de la violence n’est pas un vain mot. Il suffit aussi de songer à l’Amérique centrale ou à l’Afghanistan. Pourtant, la réponse par le « tout répressif » reste illusoire car le produit même de cette « hyper violence » n’est pas lié à l’Homme – bon ou mauvais – mais aux conditions économiques et sociales qu’il produit. Comment vaincre un Mal qui est justement engendré par les inégalités et les logiques de concurrence du Marché quand on continue à faire les louanges de ce même système qu’on juge si efficient qu’on le mondialise ? Nos sociétés avancées se trouvent aujourd’hui placées face à une contradiction intrinsèque : elles adulent système idéologique qui engendre les maux qu’elles craignent le plus.

Dictionnaire de la Violence, sous la direction de Michela Marzano, Presse Universitaire de France - Septembre 2011


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