Le visage dans tous ses états : parcours de l’exposition

par Yvan Brohard, Commissaire de l’exposition
Le visage dans tous ses états
Exposition au Réfectoire des Cordeliers
18 octobre – 9 novembre 2010

Art classique, arts premiers, art contemporain réunis dans une exposition pour tenter d’approcher le visage « dans tous ses états ». Richesse des couleurs, diversité des matières, originalité des formes, Afrique, Occident, Orient, Amérique, monde océanien pour témoigner qu’il est, depuis toujours, marque première de la singularité de l’Homme, au cœur des ses préoccupations. Et pour tenir cet ambitieux pari : un fil conducteur, les œuvres du sculpteur Mauro Corda, un humaniste au regard acéré, héritier d’une tradition classique qu’il renouvelle de façon magistrale, qui croise avec bonheur une esthétique établie avec une conception du monde pertinente et subtile… … aussi, le regard du photographe Patrick de Wilde. Aux quatre coins du monde, il a cherché dans le visage de l’autre et réussi à trouver, saisissant l’instant privilégié, la quintessence du sentiment à l’état pur, sérénité, détresse, dignité, sagesse, innocence, assurance… ; un regard chargé lui-même d’émotion, d’une émotion communicative, sans limite. Dépassant le cadre intra-muros de l’exposition, ses portraits, d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards, visages au naturel, visages parés, regards pénétrants sont là pour offrir à chacun, recomposés par l’œil du photographe, une redécouverte de ses propres perceptions. Un voyage au cœur du sensible !

Un visage pour exister et protéger

C’est avant tout par le visage qu’il est possible d’identifier une personne et, bien que les métissages aient été nombreux au cours des siècles, de percevoir son appartenance à une race, à un peuple. C’est par le visage qu’il est possible de distinguer l’homme de la femme, même si parfois les différences s’avèrent imperceptibles, de les associer à une classe d’âge, de les faire se pencher un instant ou de manière récurrente sur un vieillissement inéluctable qui transforme leurs traits. Et même au delà de la mort, nombre de civilisations ont entretenu l’image, symbolique mais souvent réaliste du visage du défunt afin qu’il puisse aborder de manière sereine une vie nouvelle, et en même temps être le protecteur des générations à venir. C’est de là qu’est né, de manière quasi universelle, un culte des Ancêtres dans lequel le visage tient une place éminente, tant au niveau des fêtes ou cérémonies rituelles que dans un quotidien où il s’exprime à travers les objets domestiques, leur donnant souvent par ailleurs une dimension esthétique incontestable en même temps qu’une touche surréaliste capable de nous transporter dans un ailleurs…

Visage : « miroir de l’âme »

Si un visage est avant tout un troublant assemblage – des milliards d’hommes, des milliards de visages – caractérisé par des traits aux variantes infinies, il est aussi la partie apparente d’un être plus complexe. Que cachent les traits d’un visage ? Et dès l’Antiquité, plus encore à la Renaissance, les hommes ont tenté de percer ce mystère, d’investir un monde intérieur, d’établir un lien entre le visible et l’invisible. « Socrate souhaitait que la poitrine des hommes eût une fenêtre, afin que les sentiments les plus secrets ne s’y puissent cacher sans être aperçus » (Jean-Jacques Courtine, 100 000 ans de beauté, ed. Gallimard, 2009)

Le visage peut-il être révélateur d’une personnalité, d’un tempérament, peut-il refléter une pathologie, un état, un « reflet de l’âme » impliquant la différence ? Des questions auxquelles les physiognomonistes ont tenté de répondre, élaborant des théories, avec l’espoir – et parfois la certitude – de faire de leurs observations, de leurs conclusions, les bases d’une science nouvelle. Des questions que les artistes occidentaux à la fin du Moyen Age ont abordées à leur manière dans leurs tentatives pour dépasser la description générique des traits, fixer l’expression singulière et atteindre le fond de l’âme. « Pourquoi a-t-il fallu attendre que Giotto à Assise (1226-1299) peigne des hommes aux visages expressifs alors qu’auparavant la tradition byzantine avec Cimabue ne peignait que des figures aux traits analogues ? En fait, la personne venait de naître, au 13è siècle, dans la pensée occidentale » écrit Boris Cyrulnik (in 100 000 ans de beauté, ed. Gallimard, 2009). Une pensée prolongée par Diderot citant le mot de Quentin de La Tour : « Ils croient que je ne saisis que les traits de leur visage mais je descends au fond d’eux-mêmes à leur insu et je les emporte tout entiers. »

Un visage pour ressentir et transmettre

Le visage est aussi le reflet de nos émotions les plus intimes qu’il nous amène à partager – parfois à notre corps défendant – avec les autres, à l’image de cet enfant à la souffrance empreinte de dignité. Et lorsque les artistes sculptent, modèlent, peignent un visage n’y a t-il pas cette volonté inconsciente de nous émouvoir à travers ce dialogue qu’ils instaurent entre notre regard et leur œuvre de bois, de pierre, de terre ?

Le visage, siège principal des organes de nos sens, permet l’expression du ressenti : celui de la jouissance du gourmand dégustant un plat d’huîtres, du ravissement du mélomane à l’écoute d’un opéra de Mozart, de la détresse d’un homme contemplant le chaos. Le visage est également outil de transmission lorsque la voix qui déclame ou qui chante s’échappe de la bouche, lorsqu’un sifflet, émis grâce à la contraction des lèvres, génère chez nous une émotion ; un outil avec lequel il est permis de jouer, qu’on peut à loisir transformer en déformant ses traits afin de susciter le rire, les pleurs, la peur, par la grimace ou le rictus…

Visage paré, de la séduction à la beauté

Ce visage aux multiples facettes, hommes et femmes ont toujours éprouvé le besoin de l’embellir, de l’accommoder, de le parer pour accompagner, notamment dans les sociétés premières, les rites de passage jalonnant les étapes de la vie, pour marquer leur position sociale mais aussi et surtout dans une optique de séduction. « Avant tout langage, la beauté des visages exerce une attraction étrange, une force mystérieuse, puissante et émouvante, une fascination qui, d’un seul coup, sémantise le monde » (Boris Cyrulnik in 100 000 ans de beauté, Gallimard, 2009).

Fards, maquillages, tatouages, bijoux, coiffures ont de tout temps contribué à ce souci commun d’une mise en valeur indispensable à une communion harmonieuse du corps et de l’esprit. Dans nos sociétés occidentales contemporaines, elle est devenue beaucoup plus le fait des femmes que celui des hommes, ces derniers restant néanmoins attachés à une apparence qui souligne leur identité et contribue à l’affirmation de leur personnalité. La beauté n’est pas Une : elle est dans l’œil de celui qui regarde. Si les canons de la beauté diffèrent d’une époque à l’autre, d’un continent à l’autre, ils procèdent d’une valeur commune : celle de l’émotion. « Ce qui est beau, dit Umberto Ecco est ce qui plaît » ; ce qui plaît est ce qui provoque une émotion esthétique, et c’est de cette émotion que nait le sentiment de beauté. Ce sont les multiples illustrations de la beauté d’un visage qui sont livrées ici avec le secret espoir de toutes générer ce sentiment. Si tel était le cas, serait-il alors permis d’espérer que le produit de cette complémentarité, parfois antinomique, conduise à approcher, avec cependant beaucoup de prudence et de modestie, la notion d’ universelle beauté ?

Visages des hommes, visages des dieux

« Le visage, c’est le fondement de l’humanité » écrit Catherine David ; c’est pour cette raison peut-être que l’homme a souvent été tenté de donner son visage à ses divinités les plus sacrées, sans doute pour mieux les approcher, pour établir avec elles un lien de familiarité, une proximité rendant plus facile le dialogue entre le monde céleste et celui des humains.

Visage meurtri, de l’angoisse à l’espoir

Et toute cette construction s’effondre le jour où l’âge, la maladie, l’accident altère, meurtrit voire amène à la disparition partielle ou totale du visage. A ce stade ultime, l’homme peut-il avoir encore le sentiment d’exister ? La science et les indicibles progrès qui l’accompagnent sont-ils capables de l’aider à retrouver son ancienne identité, à en construire une nouvelle ? Une question qui nous interroge, à laquelle seuls ceux qui se trouvent confrontés à cette situation sont véritablement capables de répondre, pour nous dérouter un peu plus ou au contraire nous rassurer.

Lire aussi :
- Discours Le visage qui rayonne, une université qui rayonne par Axel Kahn
- Le second discours d’ouverture par François de Singly


12, rue de l'école de médecine Paris 6ème | contact | n°ISSN |