Discours : "Les deux types de visage"

par le Professeur François de Singly, Directeur du Centre de recherches sur les liens sociaux

« Le visage dans tous ses états ». Je voudrai commenter, librement, le titre de cette exposition, très bien mise en œuvre par Yvan Brohard. L’idée forte de cette exposition, me semble-t-il, est de montrer que le visage ne signifie pas qu’une seule chose, qu’il peut renvoyer à plusieurs dimensions, qu’il est susceptible de plusieurs interprétations. On passe ainsi de masques rituels à des auto-portraits : deux conceptions, deux représentations différentes de l’individu dans l’histoire des cultures.

Schématiquement le visage peut être vu, au moins, de quatre manières différentes :

- soit comme un signe d’appartenance à un groupe
- soit comme un signe d’appartenance à la commune humanité
- soit comme le marqueur de l’identité la plus personnelle
- soit comme un masque

Lorsque nous regardons un visage, selon l’avis du comité consultatif national d’éthique sur l’allotransplantation de tissu composite au niveau de la face, prenant appui sur Levinas, « nous le reconnaissons comme humain par son visage. C’est un véritable rapport d’intersubjectivité qui est aussitôt établi ». Cela peut être vrai, deux des interprétations du visage se mêlent alors : la commune humanité et l’identité personnelle. Un peu plus loin dans le texte, cet avis n°82 déconseille cette « greffe du visage », notamment pour la raison suivante : « On Imagine le désarroi de la personne ne parvenant plus à se donner un visage pour soi-même, ou pour les autres, ni à se représenter à elle-même. Il ne s’agirait pas du rejet psychologique d’une partie de soi, mais de soi tout entier ». Le comité présuppose donc dans cet énoncé que soi tout entier est inscrit dans le visage. Tout visage est unique.

Mais le regard porté par autrui sur le visage peut avoir d’autres significations. Un regard peut être réducteur. Il est difficile d’échapper à l’usage de stéréotypes (par exemple, avec un énoncé du type « soyez féminine »).

Dans certaines circonstances, les usages des stéréotypes sont plus que dangereux. Ainsi en septembre 1941, une exposition qui attira 200000 personnes a eu lieu, elle était intitulée La France et le juif. L’objectif était simple, je cite : « apprendre à reconnaître le juif » par les traits du visage. Cette exposition reprenait l’exposé d’un docteur Celticus de 1903 sur « les 19 tares corporelles visibles pour reconnaître le juif ». Inutile de les détailler.

Ce qui importe c’est de ne pas oublier que regarder un visage peut conduire à chosifier l’individu, à le catégoriser, et de ne pas oublier aujourd’hui dans de nombreux pays il existe toujours des formes de discrimination en fonction du physique. Les dernières affiches sur Obama en sont la preuve. Les contrôles au faciès en sont une autre. Faire de tels contrôles c’est réduire l’individu à une catégorie d’appartenance, c’est nier son identité personnelle, et sa commune humanité. Cet été j’ai lu la vie d’un des premiers marchands de tableaux, Ambroise Vollard, originaire de la Réunion. On découvre les jugements sur ce personnage, portant sur son visage. Paul Léautaud par exemple évoque sa physionomie « un peu simiesque », d’autres l’invitent explicitement à manger des bananes du pays dont il était originaire.

Comme on est dans un espace d’exposition, un espace d’art, et à une autre époque, ces formes les plus extrêmes de réduction sont heureusement absentes ! Mais, revenons encore une fois à l’avis du comité consultatif : « les visages des masques de théâtre ont la forme d’un visage, mais nul ne songerait à les confondre avec un visage humain. Car un visage ce ne peut être peut-être un visage en général, mais c’est le visage de quelqu’un, d’un individu singulier qui a ce visage et qui est le seul à l’avoir ». Si cela est vrai, dans cette exposition, il y a des « faux » visages, comme Winnicot parle de « faux soi », puisque certaines pièces, photographies ou sculptures ou masques renvoient à une catégorie et non à un visage unique » au moins pour celui ou celle qui regarde.

Je ne suis pas certain qu’il n’existe qu’une seule bonne définition du visage. Cette exposition a de bonnes raisons de montrer côte à côté des variations de visage, les uns « uniques », les autres « catégoriels », à la condition de prendre conscience des dérives d’une représentation sociale, ou artistique qui ne se centrerait que sur la seconde catégorie, celle des visages catégoriels. En effet un être humain, tout être humain a plusieurs visages : il appartient à la commune humanité, si on est croyant, il appartient à la famille de Dieu, mais il est aussi unique, mais il a aussi d’autres appartenances, culturelles, nationales…. Une artiste aurait pu figurer dans cette exposition, Orlan avec ses self-hybridations : elle se métamorphose, par des images numériques, en empruntant des canons de beauté d’autres civilisations ou cultures, en allant jusqu’à se déformer le crâne comme chez les Mayas.

A ce niveau, et sans jouer sur les mots, cette exposition est « multiculturelle », et « multidi-mensionnelle ». Si chaque individu est unique, il est aussi relié à des groupes.

Axel Kahn peut être tout à fait lui-même tout en prenant le masque de la communauté de Paris Descartes, tout en étant le frère de Jean-François, etc. Tout individu se définit de manière complexe par une série de masques. Le danger est le fait de n’avoir à sa disposition, ou de n’être vu, que d’une seule manière. Béatrice Dautresme, à qui je passe la parole, peut être elle-même, tout en étant vice-présidente de l’Oréal et directrice générale de la fondation d’entreprise l’Oréal.


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