Discours d’ouverture "UN VISAGE RAYONNANT, l’universite qui rayonne"

par Axel Kahn, Président de l’Université Paris Descartes

Un visage qui rayonne…. Cette image s’est imposée à moi lorsque j’ai pu voir pour la première fois les pièces présentées dans cette exposition, alors en cours d’installation.

Le visage est un mot, recouvre un concept polysémique. Il est en effet, une apparence, un signifiant, un signifié, éventuellement artéfactualisé, et, parfois, un masque qui isole.

Une apparence telle celle évoquée lorsque l’on parle du visage d’une situation, du visage de l’Université, du visage que l’on a cru percevoir sur les traits d’un tiers.

Il est aussi un signifiant, celui auquel on se réfère quand on évoque le vrai visage d’un groupe, d’un mouvement ou d’une personne. Lorsque l’on croit avoir eu accès au vrai visage d’un être, c’est sa réalité que l’on a appréhendé, c’est sur le tréfonds de son âme que l’on a jeté un regard. Le visage est souvent un signifié, le moyen de manifester à l’autre, son indulgence, sa tendresse, son amour, son désir, son mépris, sa répulsion, sa haine… Cette utilisation du visage pour adresser un signe aux autres, pour agir sur eux n’est bien entendu pas propre aux primates du genre Homo. Cependant, seuls ces derniers ont su, il y a déjà sans doute de cela plusieurs centaines de milliers d’années, accroître ce pouvoir de leurs visages en l’artéfactualisant c’est-à-dire en l’utilisant comme le support des premières peintures rituelles, celles que l’on retrouvera chez les guerriers, les sorciers et, bien entendu, les séductrices et les séducteurs.

Mais parfois, toute ouverture à l’autre cesse. Le visage se ferme, il est remplacé par un masque qui isole, qui protège, qui défend. Sur la face du joueur professionnel de poker, impossible de déceler la moindre émotion. L’homme ou la femme humiliés, confrontés à un grave échec, tenteront de faire bon visage, de rester impassible, se protégeant au moins du plaisir offert à l’adversaire de leur désarroi ou, pire encore, de la compassion à leur égard.

Toutes ces significations et utilisations du visage sont éloquemment illustrées dans cette exposition qui justifie de la sorte son titre, « le visage dans tous ses états ».

Le rayonnement est pour un scientifique et pour le dictionnaire, une onde électromagnétique susceptible d’agir sur la matière et, de ce fait, qui peut être perçue et mesurée. Un rayonnement laisse son empreinte, il fait impression, comme en témoigne, par exemple, les empreintes sur une surface sensible des photons et de leurs ondes associées que réfléchissent les visages d’enfants, de femmes et d’hommes de partout dans le monde, photographiés par Patrick De Wilde et exposés ici. Les rayons réchauffent, mais pas toujours, comme en témoigne l’oxymore « les froids rayons du soleil d’hier » ou encore, à l’origine du nombre de Planck et de la physique quantique, le rayonnement du corps noir. Un rayonnement illumine mais il détruit aussi, il soigne les maladies, mais il altère les tissus.

Le visage quant à lui rayonne, bien sûr. Sa signature photonique agit puissamment sur l’autre, elle l’échauffe ou l’anéantit, elle évoque, nous l’avons vu, l’amour, le désir, le mépris, l’angoisse, la douleur ou la haine. Et lorsque tout est mis en œuvre pour masquer le rayonnement du visage, lorsque ce dernier aspire à l’atteinte totale de l’inexpressivité, inertie, telles les faces sereines et énigmatiques de certaines œuvres du sculpteur Mauro Corda, il nous pénètre pourtant d’un feu plus intense encore. Tout se passe comme si, par un phénomène singulier évoquant l’inversion d’ondes découverte par le physicien Mathias Fink, l’indéchiffrabilité des visages impassibles nous conduisait, au-delà des apparences, au-delà de l’autre, au déchiffrage du plus profond de nous.

C’est aussi le visage rayonnant de l’Université que veut illustrer une exposition telle que celle-ci. Souhaitons qu’un tel évènement contribue à témoigner de ce que l’Université est rétablie à sa place normale, c’est-à-dire au cœur du dispositif de formation, de recherche et de promotion de toutes les formes de création de l’esprit, lieu emblématique où se manifeste encore un réel projet de civilisation.

Et enfin, j’aimerais que cette évocation d’un visage rayonnant s’adresse à chacune et à chacun des visiteurs de cette exposition, qu’ils en sortent le visage illuminé par l’émotion qu’auront pu engendrer toutes ces pièces et l’univers de leurs créateurs durant vingt-cinq siècles.


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